17 mars 16

TREPALIUM

 

J’ai terminé il y a quelques jours mon visionnage de Trepalium, la série d’anticipation d’Arte. A vrai dire, le visionnage ne fut pas très habituel. J’avais enregistré les trois premiers épisodes, car je n’étais pas disponible le soir de sa première diffusion. De plus, je doutais avoir le temps de regarder le replay, donc autant prendre ses précautions et enregistrer. J’avais eu raison, parce que je n’ai, en effet, pas eu le temps pour regarder le replay dans la limite des 7 jours. J’étais à la moitié du second épisode quand arrivaient les trois derniers. Et rebelotte, pas disponible non plus pour regarder en live, alors cette fois-ci, je décidai de regarder les replays des derniers épisodes puis de finir mon enregistrement. J'aurai pu enregistrer les derniers épisodes, mais les enregistrements s'accumulant... Oui, c’est un peu compliqué tout cela, mais bon… C’est pourquoi, en tant que fan de séries, je trouve dommage de ne faire que deux diffusions, qui plus est pour une série made in France, au sujet intéressant, et avec cette caractéristique de se vouloir être une série d’anticipation ! C'en est frustrant...

J’aime les séries produites par Arte.  J’avais trouvé 'Ainsi soient-ils' d’une grande classe, servie par des dialogues d’une telle beauté et profondeur et des acteurs transfigurés par et transfigurant leur rôle. Pas facile avec le pitch de départ : suivre des séminaristes. Mouais, que dire, à part qu’ils aiment prier ? Un peu caricatural, mais vous voyez où je veux en venir : il n'était pas évident d'imaginer qu'il puisse y avoir beaucoup à raconter. Et comment parler à un public pas forcément sensible à la religion ? 'Ainsi soient-ils' fut un petit bijou, une série de qualité, il faut le lui accorder, qu’on soit intéressé ou non par les questions religieuses (peu importe le culte).

 

trepalium 2

 

Trepalium, dans un registre totalement différent, fut une réussite elle aussi. Thème interpellant et d’actualité, peut-être poussé à l’extrême mais pour mieux servir le propos. Série visuellement belle, avec des décors, des costumes, un style rétro-futuriste recherchés, qui illustrent bien la rigueur et l’asservissement de l’homme par le travail. La question de la série demeure : faut-il avoir un travail pour être considéré comme un être humain ? Se réaliser par le travail reste-t-il un mythe ?

Je dois avouer que le premier épisode m’a un peu surprise. C’était même presqu’un choc, tant j’avais été décontenancée par la froideur des personnages interprétant les actifs, le caractère robotique de leurs échanges verbaux et leur gestuelle. Je les trouvais au premier abord raides, sans charisme, sans émotion. Je ne sais pas si c’était involontaire ou conseillé par le réalisateur, en y réfléchissant, j’ai trouvé que ce jeu collait parfaitement à l’atmosphère de la série. Trepalium a livré une vision brutale et pessimiste du travail et du non travail.

 

On se rend compte que la situation des habitants d’Aquaville n’est pas plus enviable que celle des habitants de la Zone. Dans cette dernière, les gens n’ont pas de travail, doivent se battre pour survivre, errent dans la misère. A Aquaville, les gens ont peut-être tout : travail, maison confortable, accès à toutes les infrastructures. Cependant, cette ville et ses règles ont totalement déshumanisé l’homme.

On le comprend dès les premières minutes, quand Ruben découvre son chef mort. Au lieu d’appeler les secours, et bien il ne perd pas le sens des priorités, il appelle son père pour candidater à la succession de feu son supérieur. Sympa, quoi… Certaines tâches sont loin d’être intéressantes, comme par exemple celle de Thaïs qui lui fait passer la journée à "jouer" à une sorte de tétris. Tout est bon pour s’épier, s’écraser les uns les autres pour servir ses intérêts. Il n’y a plus de compassion, d’altruisme, il n’y a que peur, égoïsme, dégoût pour ceux qui n’ont pas de travail alors que cela n’est pas de leur ressort (oui, le type crachant sur Izia et les attitudes des actifs face aux inactifs sont restés gravés dans mon esprit). Le travail a engendré un monde froid et cruel. Le titre de la série donnait déjà le ton : le travail est devenu une souffrance. On ne voit plus l’homme que comme quelqu’un qui doit être utile et performant, et qui n’a plus le droit de ressentir. Les humains sont des pièces qu’on remplace dès qu’il y a un défaut. Toutes ces idées passent par les décors et costumes, très bien choisis : maisons à l’intérieur high-tech mais totalement impersonnel, habits qui sont plus des uniformes que des habits pour exprimer sa personnalité et qui contribuent à la raideur des personnages, tout est millimétré.

On parle d’Aquaville, mais du côté de la Zone, les rapports humains ne laissent pas tellement la place à la compassion. On voit Izia et son fils voler d’autres zonards (premier épisode) et franchement, on n’a pas vu beaucoup de moments d’entraide entre les zonards. Il y a évidemment l’espoir de passer le mur, mais c’est pour se rendre compte que l’herbe n’est pas plus verte ailleurs malgré les avantages certains.

 

trepalium 1

 

Du côté des intrigues : elles étaient logiques et je ne pense pas qu’il y avait beaucoup d’options. Il fallait confronter les deux mondes et l’idée des solidaires, avec l’histoire d’amour, était le choix adéquat. Bien évidemment, il fallait aussi bousculer l’ordre établi via l’histoire avec les activistes.

Je trouve étrange que Ruben ne se soit pas plus posé de questions quant au sort de sa femme. Il n’avait pas l’air d’en être fou amoureux, mais cela me paraissait logique qu’il cherche à en savoir plus, même s’il n’avait pas obtenu de réponse. D’ailleurs, Maël n’avait pas l’air déstabilisé par ce remplacement de mère… Toutefois, j’ai bien aimé sa révolte à la présentation Phoenix. Il n’y avait pas besoin de plus, c’était parfait.

Quant à Jeff, dommage qu’il n’ait pas survécu. Je pense qu’il était le personnage qui croyait le plus à une réconciliation actifs/zonards. Son sort démontrait une fois encore la fourberie des actifs et accentuait peut-être le pessimisme de la série : la cohabitation sera dure...

Enfin, je me pose la question : quel était le but recherché par le faux assassinat de la première ministre ? On a compris que la révélation finale amorçait une suite potentielle au cas où il y en aurait eu une, mais pourquoi ce stratagème ?

 

A noter aussi qu’Arte a lancé un dispositif transmédia pour compléter la série, intitulé A l’ombre du mur - Journal d’un inutile. Il s’agit ici d’une sorte de prequel où les spectateurs découvrent, à travers l’histoire d’un personnage, ce qu’était le monde avant la construction du mur. Initiative qui appuie la volonté d'Arte d'être une chaîne sur laquelle on peut compter pour les séries TV. Et merci aux auteurs et producteurs de nous proposer de leurs histoires.

 

Sériecalement vôtre,

VK

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12 juin 14

SERIES MANIA SAISON 5, TABLE RONDE "ECRIRE UNE SAISON 2, QUELS ENJEUX & RISQUES ?"

 

SDC11247

Intervenants (de gauche à droite)

Olivier Dujols + Clothilde Jamin, auteurs sur Falco (TF1)
Solen Roy-Pagenault, créatrice de Candice Renoir (France 2)
Marie Guilmineau, coauteure sur Les hommes de l’ombre (France 2)
Marie-Anne Le Pezennec, SACD
Vincent Poymiro + David Elkaïm, auteurs d’Ainsi soient-ils (Arte)

Table ronde animée par Marie-Anne Le Pezennec

 

Thèmes évoqués lors de la table ronde :

— L’écriture d’une saison 2 est motivée par la passion portée aux personnages et l’opportunité de développer des points sur eux qui n’avaient pas pu l’être en saison 1. Pour Marie Guilmineau qui n’a pas écrit la saison 1 des Hommes de l’ombre, officier sur la saison 2 était un défi, c’était la première fois qu’elle travaillait sur des personnages qu’elle n’avait pas imaginés. Elle n’a pas ressenti la pression de faire mieux ou la peur de faire moins bien que ses prédécesseurs, le challenge résidait dans l’offre d’une proposition différente.
— Après la saison 1, il y a une plus grande confiance entre le diffuseur et la production. Néanmoins, les audiences réalisées en saison 1 ont une certaine influence sur l’écriture de la 2. La nature du diffuseur (chaîne privée/publique) a également un impact sur la relation diffuseur/auteurs et l’écriture.
— Les éléments importants de la deuxième saison de Candice Renoir avaient déjà été réfléchis en amont, facilitant l’écriture de cette saison quand la chaîne l’a commandée. Ainsi soient-ils a été marquée par le changement des interlocuteurs d’Arte entre les saisons 1 et 2 : les auteurs ont du établir une nouvelle relation de travail avec leurs partenaires. 

— Marie Guilmineau préfère écrire directement des scénarios dialogués, sans passer par la case séquencier. Pour la saison 1 de Falco, les auteurs devaient livrer un séquencier. A partir de la 2, il y a eu une plus grande confiance de TF1 : les auteurs présentaient un pitch de quelques lignes et passaient aux scénarios dialogués, le process d’écriture était plus allégé.
— Les comédiens interviennent dans l’écriture, par le biais de retours, de propositions d’idées (c’est le cas de Sagamore Stévenin, alias Falco). Il y a un dialogue entre auteurs et comédiens : les auteurs surprennent les comédiens avec les textes, et les comédiens surprennent les auteurs avec leur interprétation.
— En général, les acteurs s’engagent sur une saison. Sur Les hommes de l’ombre, Carole Bouquet sera présente dans la seconde saison : une porte de sortie a été prévue pour son personnage à la fin de la saison, de même qu’une solution de retour sera possible si Carole Bouquet souhaite revenir dans la troisième saison.
— Olivier Dujols suit ce qui se dit sur twitter. Les scénaristes peuvent jauger les avis des fans, en tenir compte, mais l’intérêt réside aussi dans le fait de prendre les fans à contrepied et proposer des orientations inattendues.

— La méthodologie d’écriture et de production des séries en France pour proposer des saisons plus longues et diminuer le temps d’attente entre la diffusion d’une saison et de la suivante a engendré un vif débat.
Une révision du statut d’auteur s’est posée (les échanges ont du être redirigés car on s’éloignait du sujet actuel^^).
En France, le métier de scénariste est encore trop isolé : les scénaristes travaillent principalement chez eux et se réunissent de temps en temps en atelier d’écriture. Cependant, l’atelier serait plus rentable pour les séries avec au moins 12 épisodes par saison.
En outre, la France se caractérise par un long héritage du 90 minutes. Le 52 minutes est relativement récent. Les chaînes ont l’habitude de diffuser 2/3 épisodes d’une même série par soir (sauf exception de France 2 qui a consacré le vendredi soir à trois séries par le passé).
Autre point de blocage, le tournage en cross boarding, où il est découpé selon les lieux : on tourne toutes les scènes se déroulant dans un même lieu ensemble (que la scène se déroule dans l’épisode 2, 5 ou 7). En conséquence, le tournage ne peut débuter qu’à partir du moment où l’écriture de la saison est achevée. Cette méthodologie allonge le temps entre la diffusion de deux saisons consécutives. Ainsi soient-ils fonctionne selon ce process : la fabrication (écriture + tournage + post-production) d’une saison nécessite une année !
L’enjeu n’est pas de copier le modèle américain, car il y a de grandes différences : les USA sont un continent, la France non ; les USA disposent de moyens considérables et peuvent s’appuyer sur la vente à l’international.

— Quid d’un engagement des auteurs sur plusieurs années ?
Certains intervenants seraient prêts à s’engager dans la mesure où chaque saison est un nouveau défi. Quelques uns préfèrent décider selon l’envie à continuer sur le projet jusqu’à ce qu’un autre se présente. D’autres sont enthousiastes à cette longévité mais entrevoient la méthode actuelle de travail en France comme un possible frein à la capacité de durer.

 

Indiscrétions post table ronde :

J’ai pu poser quelques questions à Vincent Poymiro et David Elkaïm (Ainsi soient-ils) à la fin du débat.
— Le producteur a proposé aux auteurs d’écrire sur le thème de jeunes séminaristes. Les auteurs ont accepté car ils étaient eux aussi curieux d’explorer ce thème, peu approfondi à la télévision.
— Les instances officielles de l’Eglise se sont positionnées en défaveur de la série à cause de la vision du pouvoir au sein de l’Eglise présentée dans la fiction. Paradoxalement, ce n’est pas le thème de l’homosexualité qui a été problématique.
— Le tournage de la saison 2 est terminé, elle devrait être diffusée à la rentrée prochaine. La saison 3 est déjà en cours d’écriture.

 

N’hésitez pas à découvrir les reviews des autres séances :
Master class Nic Pizzolatto, "True Detective"
Table ronde "Les séries low-budget"
Table ronde "Exportation des séries et le format"

N’hésitez pas à découvrir les photos du festival : Galerie photo

 

Sériecalement vôtre,
VK