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J’avais été invitée à l’avant-première de WEI OR DIE (merci à Bigger Than Fiction) organisée dans les locaux de France Télévisions le 21 octobre, avant sa sortie officielle sur internet le 28. La projection fut suivie d’un échange entre l’équipe du film, les partenaires ayant contribué au film, et le public.

Ce film interactif, de Simon Bouisson, plonge le spectateur dans le week end d’intégration (en abrégé WEI) cauchemardesque d’étudiants en première année d’une grande école de commerce. Si vous n’avez aucune idée de ce qu’est un WEI, pour résumer, le WEI est comme un rite de passage pour les étudiants d’écoles de commerce/d’ingénieurs qui se retrouvent le temps d’un week end dans un lieu précis (en dehors de l’école, un voyage est nécessaire pour accéder au site) pour des activités plus ou moins arrosées. Le WEI fait souvent l’objet de polémiques, à cause du niveau d’alcool et des bizutages…

 

Regarder le trailer ici.

Regarder le film ici.

 

Des films, il y en a toujours, me direz-vous, mais celui-ci est particulier. C’est la première fiction interactive de la Direction des Nouvelles Ecritures de France TV. Le film propose une expérience unique pour le spectateur : ce dernier suit les aventures des protagonistes en changeant de point de vue en fonction de ce qu’il souhaite regarder, grâce à une playlist située en bas de l’écran. Plusieurs timelines ont été créées, correspondant à une partie de l’histoire : plusieurs séquences peuvent se dérouler en même temps, l'internaute n’a plus qu’à faire son choix pour voir telle ou telle séquence, un bout d’une séquence, puis passer à une autre et revenir à la première, etc. Dans WEI or DIE, les playlists correspondent à un device d’enregistrement vidéo : smartphone, caméra, tablette… utilisé par les étudiants pour immortaliser le WEI. Selon leur localisation pendant l’histoire et l’heure d’enregistrement, le spectateur assiste à divers évènements à divers moments du WEI. Ainsi, il devient "maître" de la façon dont il visionne l’œuvre et ne subit plus une suite de scènes selon le choix du réalisateur. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de scénario construit, il s’agit d’une expérience de visionnage différente.

En France, il y a peu de fictions interactives à l’heure actuelle. Le projet a nécessité 3 ans de tournage, une dizaine de caméras, et un tournage de seulement 11 jours pour obtenir une totalité de 90 minutes de rushs. Le film en lui-même dure 45 minutes, ce sont 90 minutes partagées entre les différentes pistes d’enregistrement. La notion d’interactivité a été un challenge pour la production, dans tous ses aspects : écriture, tournage, montage. Bien que certaines scènes sont censées avoir été filmées par des smartphones, lors du tournage, ce ne sont pas des smartphones qui ont été utilisés, mais bien des caméras, pour des raisons techniques (qualité de l’image). L’équipe technique s’est ensuite arrangée pour qu’à l’écran, le spectateur ait l’impression qu’il s’agit bien de vidéos prises par des smartphones. Enfin, WEI OR DIE a été récompensée par le prix de la meilleure œuvre transmédia internationale au Liège Web Fest (festival international de la web série, du transmédia et des œuvres numériques).

Du côté producteurs et partenaires, on compte : la Direction des Nouvelles Ecritures de France TV, Cinétévé, Résitance Films, Keblow (qui a fourni la technologie mise à disposition des internautes pour visionner le film), Pictanovo, ciclic, le CNC.

 

Mon avis :

WEI OR DIE se distingue clairement des fictions traditionnelles en donnant la possibilité au spectateur de choisir ce qu’il veut regarder à un instant t du film. L’interactivité n’empiète pas du tout sur la qualité du scénario mais au contraire, pousse à davantage de réflexion par rapport à l’organisation et la nature du contenu. C’est plus un défi qu’un obstacle. L’histoire doit avant tout être crédible, logique, intéressante, et ensuite, les offres d’expériences arrivent. Il me semble que tous les thèmes ne sont pas propices à l’expérience proposée par WEI OR DIE. Par exemple, j’imagine mal une histoire d’amour qu’on pourrait regarder selon plusieurs points de vue… A moins de la faire coexister avec plusieurs intrigues. Pour WEI OR DIE, l’idée est judicieuse : on peut suivre ce que plusieurs étudiants ont pu filmer au cours du WEI, il y a des choses étranges qui s’y passent et du suspens (je ne vous en dirai pas plus pour ne pas vous gâcher la surprise !). Cela m’a rappelée la série Boomtown dans laquelle on avait les points de vue de chaque protagoniste témoin d’un même évènement.

Il est encore un peu tôt pour prédire la réception des spectateurs et le succès par rapport à d’autres modalités d’interactivité. Je pense que l’expérience WEI OR DIE plaira à certains internautes, dans une époque où l’on veut maîtriser sa consommation (regarder n’importe quand et sur n’importe quel device). Il existe déjà des web séries où l’internaute peut se construire son propre ordre des épisodes, comme H+ de John Cabrera et Cosimo de Tommaso (lire le résumé de l’avant-première Canalplay ici). WEI OR DIE offre un contrôle du visionnage, selon une autre méthode. Cet usage est encore nouveau, il faudra un peu de temps pour qu’il soit compris et adopté par le plus grand nombre. A commencer par les équipes créatives elles-mêmes, la conception d’une telle fiction nécessitant une approche différente mais tout aussi intéressante.

 

Est-ce que le modèle WEI OR DIE est réplicable sur d’autres films de plus longue durée et séries ? Et est-ce une nouvelle concurrence aux films/séries traditionnels ? Je pense que ces consommations sont davantage complémentaires qu’ennemies car la logique est autre. Certains seront plus sensibles au modèle WEI or DIE, d’autres au visionnage traditionnel où l’on regarde les choses dans l’unique ordre pensé par les créatifs, d’autres seront ouverts au deux. Les séries pourraient bénéficier d’une nouvelle forme d’interactivité : on proposerait des vidéos courtes reprenant une scène critique d’un épisode (ou un petit ensemble de scènes) et les fans pourraient la revoir selon plusieurs angles/points de vue…

La technologie utilisée pour WEI OR DIE a été conçue pour internet, peut-être sera-t-elle compatible avec la télévision un jour. Je suis sûre qu’il y aura toujours de la place pour les œuvres, quels que soient leur nature, objectif, plateforme de diffusion, et expérience spectateur offerte. Je suis et reste convaincue que la base, c’est l’histoire. Sans bonne histoire au début, on pourra inventer toutes les formes d’interaction possibles pour le spectateur, il ne sera pas intéressé s’il n’est pas en premier lieu captivé par l’histoire. La stratégie s’élabore autour de l’histoire, pas l’histoire autour de la stratégie.  

 

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Sériecalement vôtre,

VK